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Des crises : en veux-tu, en voilà!

Article D`Emmanuel-Yves Monin
paru dans "Planète Gaia" N° 21, Octobre 2015 ( www.planetegaia.com )

Crises ! La Crise ! Omniprésente, cette notion floue... et fort utile !
« Ces magasins ferment les uns après les autres ! Normal ! C'est la crise ! »
« Il est invivable ! Normal ! Crise de l'adolescence ! »
« Les gens font la gueule dans la rue ? Normal ! Vie dure !
La Crise ! »...

 

Merveilleuse notion qui donne bonne conscience, évite l'auto-responsabilité, évite de penser, de se questionner, de s'interroger sur le monde, sur son monde...
On évacue, grâce à ce mot fourre-tout, les constats psychologiques, l'étude des paramètres... Sans parler de tout sens « métaphysique » de la réalité...

Comme une grosse pierre qui va maintenir la tête d'un futur suicidé dans l'eau. Plus de choix : plus de to be or not to be... Suprême échappatoire !... La faute à la Crise !

Certes, au fond, de chacun, se blottit l'attitude de plus en plus fréquente de victimisation ; mais, surtout, à la base de celle-ci, de bouc-émissairisation ( !) du monde autour de soi !

« C'est la faute au gouvernement, à l'éducation, à l'âge, aux circonstances, à « pas-d'chance »... A tout ce qui n'est pas Moi-je, en mon âme et bonne conscience ! Je me venge sur eux de mon incapacité à gérer mes crises !

Il fut un temps (il est encore pour certains !) où le Licite et l'Illicite était placardés et imposés un peu partout, dans l'éducation sociale ou familiale... Les Lois d'une religion pour tous nommées Politesse, Convenances, Il faut... Règles de « bonne conduite », de bon voisinage, du « vivre ensemble » ; responsabilité personnelle, autant que faire se pouvait !

La séparation entre le blé et l'ivraie était alors facilitée ; à l'époque de la mode de « c'est la Faute à la Crise », chacun a beaucoup de peine à séparer ce qui est « juste » de ce qui est pitoyable, dangereux... puisque les mensonges, les bêtises, les agressions, la vulgarité, l'impolitesse, la désinformation, le n'importe–quoi sont tellement valorisés dans les médias ou l'existence de célébrités ou de responsables (de quoi que ce soit !). La norme de la Morale est l'ensemble des stupidités de chacun... Ou presque !

Omniprésente :

Il y a CRISE face à chaque décision (c'est-à-dire à chaque instant pour celui qui réalise la permanence de la nécessité de Choix... et l'embarras du choix naturellement attenant !)

Les sentiers ne sont plus balisés pour un « juste » cheminement ; les murs sont en ruine, les barrières brisées... Celui qui ricane, détruit, persécute a plus de succès, suscite souvent plus d'intérêt, que « l'homme noble », (Dante dixit) le gentleman, la personne « droite » et intelligente...

CRISE ! C'est là où la recherche de l'origine de ce terme va se révéler fort édifiante ; n'est-ce pas d'ailleurs la toute première action intelligente à faire... même en-dehors des lycées et examens, pour éviter les « langages de sourds », les à-peu-près et l'incompréhension généralisée ?...

CRISE signifie « simplement » ( !), à l'origine, étymologiquement : décider, faire un choix ; ce avant que l'on ne banalise ce terme en n'en voyant que les illustrations qui « blessent » les moi-je-personnellement ! Crise des valeurs, de l'enseignement, d'identité, du pétrole, de la quarantaine, de la cinquantaine ; de foie ou de goutte !...

Mais est principalement sensible à la Crise celui qui la subit en lui (car en lui ou parce que devant lui ! ) Et c'est pour éviter d'en ressentir les douleurs qu'il a employé ce terme, depuis son origine hautement significatrice, jusque dans une nébuleuse auto-protectrice de ses pensées et de ses certitudes... Ainsi : moins de Crises de nerf, de folie, de rébellion directes ! Heureusement pour l'être... car les voici quelque peu adoucies, celles-ci, avec la bénédiction de ce Bouc-émissaire Crise !

Conséquences !

Des problèmes ? La Crise est responsable ! Plus de règle de « conduite » alors ; on se croit libre (voir notre vidéo sur le Libre arbitre et l'excellente interview de Patrick Haggard à la revue Temps ) ; on peut « s'éclater » tout azimut, prendre tous les chemins tortueux qu'offre le mental...

C'est là une réaction très «saine » et « naturelle » de survie ; voyez, ci-jointes, les images de la Nature qui indiquent ces conduites !

 racines

Racines...

Oui ! Cela est bien, cela est juste, cela est souhaitable... Chacun, par ses expériences, s'acheminera, peut-être lentement, mais plus sûrement qu'en « suivant la loi d'autrui, même bien appliquée » (Bhagavad Gita)... chacun s'acheminera vers son Autonomie, sa conscience de l'évidence, de la nécessité de certains règles, techniques, lois pour une existence terrestre souhaitable, quelque peu harmonieuse... Pas suite à des « il faut », des castrations religieuses (ou laïques : idem !) et à tant de culpabilisations d'où naissent tant de névroses, de conflits avec soi et les autres ; et tant de « guerres » ! Et cependant grâce à ces dernières, lorsque le bol est plein (dirait le Zen ou la parole populaire), les hommes réaliseront « quel mal (ils) s'étaient donné pour combattre, avec des règles écrites, le fond de barbarie de leur nature » (F. Coppée) ; ou le fonds de sagesse innée, ontologique ?

N'est-ce pas le Tao Te king qui mentionne le peu de différence entre un oui et un non ?

Crise-conflit :

Nous voici devant la page blanche unique de toute existence ; avec ses deux manifestations possibles (binaire naturel : oui/non, bien/mal, masculin/féminin, etc.)... Comme un mur devant soi, cette existence... Et sur cette surface, certes pleine d'images, de couleurs et de sons (fort agréables, fort distrayants, surtout lorsque désagréables !) : l'embarras du choix entre la voie directe vers l'Harmonie relative et celle de tous les gadgets pour nous assurer des jours (et minutes !) meilleurs, ou du moins « occupés » !... Allez savoir, aujourd'hui, ce qui est « juste » parmi tous ceux-là !

Oui ! Regardons tous ces embarras du choix : ils installent l'être dans la fameuse Crise... Au « fond » de lui-même... Pour l'être qui la ressent, c'est une Fissure qui se fait en lui entre les deux facettes de toute chose donnée : entre la joie de faire ceci et les conséquences d'une telle action... Entre ce côté agréable et cet autre côté agréable également ... ou entre ce côté agréable mais dangereux et cet autre côté sécure mais moins agréable a priori... On parlera avec justesse d'êtres « déséquilibrés », face à cette situation ! Ne sachant pas sur quel pied danser ! Entre les deux mon cœur (sic !) balance ! Unbalanced (en anglais), désaxé, etc.

entre les deux

Entre les deux...

Où ?

Très utile de remarquer ceci : la Crise de l'autre, c'est notre propre crise !

Le fait d'avoir un fils de 16 ans qui NOUS perturbe ! Sa « crise » ? J'insiste : la nôtre en fait ! L'économie qui périclite ? Notre Crise : le choc contre notre espoir, nos rêves... Procréer, fabriquer des objets relativement inutiles, dangereux, etc., se relier à telle personne, tel groupe, tel parti ? Que de conséquences possiblement (si souvent !) désastreuses pour notre avenir, celui de la planète ! S'abstenir, se plonger dans la méditation, les bonnes œuvres, la schizophrénie ? Pas très enthousiasment ; voire désastreux...

Conscience :

Cette Fissure est la Conscience de cette dualité, une approche ou, en flash, une réalisation de l'Unité-sans-second, de la Non-dualité, de la Coïncidence des opposés (de Cuse) qui fait s'évanouir tout dilemme pour une juste décision.

Entre le Oui et le Non, le ceci ou le cela : c'est la 3ème voie qui est, en réalité, la première... Comme le second souffle que certains coureurs connaissent bien et qui est en fait le Souffle primordial (ou proche de celui-ci)... L'état de « grâce », d'amour (disent les new-agers) où « plus nulle question ne se pose » (Valéry)...

La Lucidité, au sens étymologique ! Ni lex (loi qui castre), ni pax (paix qui endort)... Mais lux, la Lumière ! Celle de l'origine, « celle sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont » (Ed. Rostand) ! Le Fiat lux du commencement (Bible) ! L'Intellect agent de Plotin et des autres qui comprirent !

Fissure vécue qui est retour à Soi, au vrai Soi, le Moteur immobile, le Deus ex machina, etc.... Mais cette Fissure est souvent vite colmatée, momentanément, par l'entourage et ses réprobations face à votre conduite... ou par le retour aux habitudes de penser, de se protéger, de « vivre comme tout le monde » pour une autre forme (même illusoire et éphémère) de « paix sur la Terre »...

La Crise , alors , en résumé ?

C'est nous-mêmes qui la créons... et la projetons sur l'état de la société, de l'autre, les en étiquetant ainsi !

Et alors ?

  • Soit on s'en sert, de cette Crise, pour ne pas penser : Bouc-émissaire parfait !

  • Soit on l'utilise pour « faire n'importe quoi » et donc se déployer jusqu'à l'explosion, la conscience ou la mort : l'Eclate...

  • Soit elle propulse l'être, malgré lui, dans une conscience hors « impressions personnelles » : la Fissure... C'est alors, hors questionnements, la vocation, le « dharma », l'activité qui coule de source, le Destin accepté...

A chacun sa Voie :

Et chacun de suivre sa Voie, en fonction de ses capacité innées, puis, depuis celles-ci, acquises... Oscillant le plus souvent entre les trois... jusqu'aux Règles dont nous avons parlé : de bon voisinage, du vivre ensemble, de la responsabilité personnelle .

« Et mieux sa propre loi d'action, même imparfaite » (Bhagavad Gita) que les Lois répressives, castratrices, (des « pis-aller » cependant, écrit J. Evola)... parfois en opposition avec l'intelligence, le bon sens en nous... Jusqu'à l'ultime Révélation ! Du sens de la Crise..., de la vanité (hevel hébreu= illusion, vent) de tant de nos « volontés personnelles »... Jusqu'à la compréhension de la Vie toute-connaissante qui, même malgré nous (être limité, réactif) et malgré les répressions, les barrières, les murs de maintes philosophies, religions, et massage des messages des médias (McLuhan) qui nous aiguillonnent, fabriquent et dirigent notre existence !

« Like a Puppet on a string »... comme le dit de la chanson !

 en ruines

En ruines...

 

Cycliquement aussi !

Historiquement et socialement : dans les années 60, les « Freedom » et « fuck the system » de la Beat generation et des Hippies étaient la Fissure tentée dans la carapace des obligations de conduites (bouchées !) ; heureux tout de suite !

Pour le New-age, ce fut : regardons, étudions comment « s'en sortir » ; quelles techniques ancestrales, puis psychologiques, pour « évoluer » (sic !), devenir « spontané » (re)sic, zapper (selon Ian Channell, le Wizard de Christchurch), passer en satori (Bouddhisme) dans la nuée opaque (Coran), etc.

Auparavant : Anarchistes, Surréalistes (et Dada), etc. Les « Déracinés »... « avec le pressentiment qu'il avait vécu dans une convention dans l'ignorance des choses » (Barrés) ; refusant le mimétisme, se révoltant pour prendre leur essor et faire, peut-être, le « saut dans l'Inconnu » (à la Castaneda)...

Aujourd'hui, (mais certes nous généralisons beaucoup !), en attendant le prochain « cycle » ( ?), face à toute « crise » et suivant son « tempérament »... l'un va se blottir dans quelque cocooning que ce soit (art, drogues, schizoïdie...) ... ou dans l'agression vengeresse contre le bouc-émissaire « autrui » : piquer sa crise (libérateur, mais a-social !), « faire la gueule », tags, violences verbales et vulgarité, chantées aussi, politique, persécutions, meurtres : écrivains maudits, « angry young men », « Indignés »... etc. ; ou dans l'agression contre soi : repli, refoulements, piercings, burn out, drogues pour oublier, pour « s'éclater », pour essayer de pénétrer dans cette « Fissure » hors des conduites forcées par son « caractère » et ses conditionnements choisis !

Mais...

Mais heureusement pour l'atmosphère et l'ambiance sociales, certains ont trouvé... la Faille et comment la combler de « positif » (mot à la mode encore !) : en se « secondarisant » au bord de celle-ci , en auto-dérision, en jeu avec les autres, en « ne prenant plus rien au sérieux » : en étant « hors-norme » ! Pas dupe du Grand Jeu des conflits naturels ! Pas (ou moins ) dupé ! Via humour, déguisements ; clowns, parade de ses tatouages, de son « style », d'un « rôle »...

 Un rôle

Un rôle...

 Un pied dans les apparences, l'autre en l'air, en attente du Trou... Consciemment ou non ! Comme avec la Méditation, avec le savasanah du Hata-yoga... Ou en la colmatant, cette Fissure, en s'occupant des autres, de la planète ; pour améliorer sa vision du monde, aplanir le mur des habitudes...

En s'activant, toujours plus chaque jour, en son travail, ses blogs, remplissant des cahiers de coloriage ou des grilles de mots croisés ! Etc., etc. Des dis-tractions... et le familier de la Langue des Oiseaux comprendra : échappatoire loin du I, du Trou, de la Fissure, de la Source.

A mi-chemin entre Moutonnerie et Révélation !

 Colmater

Colmater !...

Toujours, on le voit, à cause de cette possible... possibilité ( !) de déchirure dans la Toile de l'existence, dans cette même « étoffe dont sont faits les rêves » (Shakespeare) !

Le Soufisme insiste : cette espérance nous est donnée à l'origine. N'est-ce pas, dirais-je, ce qui permet d'avoir envie de continuer à exister ?

Non ! L'Espoir ne fait pas vivre, comme dit le langage populaire ou les pseudo-philosophes : l'Espoir fait exister ! Et exister empêche, dans la mesure de la relativité des deux Voies, de faire sa Crise existentielle... et de, peut-être, atteindre à la Fissure, la Lucidité, la Lumière ( ?) !

Oui ! Nous avons la conscience ( innée) d'un « paradis »... non point perdu, mais oublié, dont chacun garde la Nostalgie. Et cette Nostalgie est salvatrice, comme nous l'avons longuement démontré dans « Chez les Bâtisseurs d'Utopies » !

Que les apôtres du « Ici et Maintenant » le réalisent ! Notre passé est présent en nous à chaque instant ! Mégalomanie castratrice, de vouloir le congédier ou le faire refouler chez autrui... Quelle « crise » en eux les y pousse ? Leur frustration à ne pouvoir vivre consciemment les Crises de leur quotidien ? Comme tous les obsédés du « positif », de la « pensée positive » ?

Oui ! Accepter de le percevoir : rien de tel que la Crise, les prétendues « pensées négatives », la Nostalgie, la certitude qu'être en état de Crise n'est pas « juste », n'est pas le Bonheur... Que ce n'est pas l'existence de l'être « sain » (oserai-je évoquer « l'Homme universel » des traditions ?).

Elles montrent, les Crises, en virtuel, la Faille du Système... dit « normal » ! Une approche pour l'accès à la Fissure...

Mais VOIR cela est étymologiquement, SUR-HUMAIN !

Ce qui n'empêche pas de s'approcher de ces constats, si l'on en a l'en-Vie !

 

Emmanuel-Yves MONIN